Je voudrais vous raconter une histoire qui me touche de près et que je crois emblématique de ce qui se passe dans l’exercice de la médecine en France.

 

 

 

J’ai un ami proche, qui souffre d’un diabète depuis maintenant de nombreuses années.

Cet ami est suivi exclusivement par un endocrinologue qu’il a désigné comme son médecin référent . Il n’a donc pas de médecin généraliste et cela d’autant moins que son diabète est le seul problème pour lequel il consulte.

Mais depuis plusieurs jours et même quelques semaines, cet ami souffre de plus en plus et de façon récente de façon intense, de douleurs articulaires.

Ces douleurs sont parfois intolérables et dans la vie quotidienne, il a besoin depuis peu de l’aide de son épouse pour s’habiller.

il s’en est ouvert à son médecin référent, son endocrinologue, évoquant la possibilité d’un rhumatisme inflammatoire peut-être psoriasique.

Celui-ci a pris donc rendez-vous pour son patient auprès d’un rhumatologue de sa connaissance. Mais le rendez-vous n’aura lieu que dans quelques semaines.

 

 

Cet ami souffre de plus en plus.

Il est retourné voir son médecin référent pour qu’il lui prescrive des médicaments pour être soulagé de ses douleurs qui deviennent par moment difficilement tolérables.

Ce dernier, ne lui a rien donné, au prétexte qu’il ne voulait pas que le traitement en particulier anti-inflammatoire puisse interférer dans la consultation et le diagnostic de son confrère rhumatologue.

Mon ami souffre donc et n’obtient aucun aide pour soulager ses douleurs et doit patienter jusqu’à la consultation du rhumatologue.

Voici donc les faits, du moins dans ce que j’ai pu apprendre.

 

 

Mon questionnement est de savoir pourquoi donc, aucun médecin généraliste n’a été consulté?

Pour répondre à cette question, je vous propose quelques unes de mes réflexions.

 

 

La première est de savoir pourquoi l’endocrinologue dont le patient qu’il suit pour son diabète, devant l’apparition de symptômes qui dépassent sa spécialité, pourquoi n’a-t-il pas conseillé à son patient de consulter un généraliste?

Pourquoi cet endocrinologue a-t-il adressé directement son patient à un confrère rhumatologue alors que notre ministre de la santé réaffirme dès qu’elle le peut, le rôle pivot du médecin généraliste?

Ce spécialiste « d’organe » qu’est le diabétologue semble penser que les seules compétences d’un médecin généraliste est d’orienter les patients qu’il reçoit, dès que la pathologie dépasse « la bobologie », vers un médecin spécialiste du problème évoqué. En ce sens, il est alors assez logique d’éviter la « case » médecin généraliste car prendre rendez-vous est à sa portée et même à celle de n’importe qui.

Il est logique de penser que le médecin diabètologue, par cet acte, semble avoir une piètre opinion des compétences d’un médecin généraliste relégué au rôle d’une simple « secrétaire ».

C’est ne pas avoir conscience que le médecin généraliste a des compétences dans tous les domaines de la médecine dont la rhumatologie.

C’est oublier aussi que gérer la douleur fait partie du quotidien d’un médecin généraliste. Il a une expertise dans le domaine qui est manifestement ignorée par le diabètologue? Par ailleurs laisser croire que l’on ne peut pas soulager dans l’attente de la consultation qui est impossible dans un délai raisonnable, me parait problématique de la part d’un médecin.

 

 

 

Est-ce parce que la vision qui prévaut chez nombre de spécialistes « d’organes » est que le médecin généraliste n’est juste bon à faire des renouvellements d’ordonnances ou remplir des papiers de tous ordres, mais pas suffisamment compétent pour prendre en charge un malade; que cet endocrinologue agit ainsi?

Cet exemple montre à quel point l’arrogance du spécialiste ignorant son confrère généraliste cache de l’incompétence.

Personne ne demande à un diabétologue d’être compétent en douleur rhumatologique, par contre ne pas permettre au patient de faire appel aux compétences d’un généraliste dans ce domaine me parait fautif.

Est-ce que le fait que mon ami n’ait pas de généraliste référent est une raison suffisante pour ne pas consulter un généraliste? En d’autres termes, est-ce qu’un problème administratif (désignation par un patient d’un spécialiste et non un généraliste comme son médecin traitant) lui interdit de consulter un médecin spécialiste en médecine générale?

 

 

 

Pour ce qui est de mon ami qui souffre, comment se fait-il que de lui même, il n’est pas aller consulter un médecin généraliste, même s’il n’en a pas vu depuis de très nombreuses années?

Parce que lui aussi adhère au sentiment largement répandu dans la société et relayé par nombres de médecins spécialistes d’organes, de professeurs de médecine et aussi nombres d’autorités sanitaires diverses et j’en passe; que le médecin généraliste n’a pas de réelles compétences médicales?

Je n’ai pas eu l’occasion d’aborder ce sujet avec lui, mais je ne peux pas m’empêcher de croire que c’est sans doute une part de la « réalité ».

En attendant mon ami continue à souffrir sans prise en charge de cette souffrance.

Il attend avec impatience sa consultation chez le rhumatologue qui est maintenant très proche.

 

 

 

Si j’ai voulu raconter cette « anecdote », c’est qu’elle est, je pense, symptomatique de l’évolution plus ou moins récente de la médecine en France.

J’ai le souvenir d’un de mes patients que j’adressais régulièrement à un gastro-entérologue pour le suivi de sa pathologie digestive et à qui il avait fait part d’une toux qu’il considérait comme persistante. Ce gastroentélogue avait directement adressé mon patient dont j’étais pourtant le médecin généraliste référent, directement à un pneumologue en oubliant sciemment que peut-être je pouvais prendre en charge cette toux pourtant banale. Je pense que nombre de mes confrères généralistes, ont des « anecdotes » similaires dans leurs pratiques.

Alors quand j’entends, dans la bouche des autorités que le médecin généraliste est le pivot du système de soin en France, cet exemple montre à l’envie qu’il n’en est rien. C’est peut-être anecdotique mais c’est à mon sens assez symptomatique de l’état d’esprit assez courant, vis à vis des médecins généralistes.

 

 

 

Si les médecins généralistes étaient reconnus pour ce qu’ils sont : des médecins qui soignent et qui ont les compétences pour cela, nous n’aurions pas de « déserts médicaux ».

Si la spécialité de médecine générale était en France reconnue comme telle, elle ne serait pas la spécialité si méprisée dans l’enseignement de la médecine en France au point que c’est la spécialité, bien que majoritaire en nombre d’étudiants qui a le taux d’encadrement de ses étudiants la plus faible, et largement.

Et que dire du prix de la consultation de médecine générale qui est la plus faible de toutes les spécialités? N’est-ce pas en soit une marque visible du mépris et du peu de considération de la « société » pour ses médecins généraliste?

 

 

 

Voilà en quoi cet exemple est je crois symptomatique d’un des « maux » dont souffrent notre système de santé actuel.

 

 

 

Mais loin de ces considérations sociétales, voire corporatistes,  ce qui est à mon sens le plus grave; c’est qu’en agissant ainsi,  le médecin laisse souffrir un patient au seul prétexte de ne pas « perturber » la future consultation d’un confrère.

Exercer la médecine, est-ce de l’entre soi médical ou du soin aux patients?

N’est-ce pas n’avoir également aucune considération pour son patient que de le laisser souffrir et être par le comportement décrit,  maltraitant?

 

 

 

Mise à jour du 17/07/2018

Mon ami a été consulter le rhumatologue.

Malgré l’espoir mise dans cette consultation aucun diagnostic n’a été porté mais un bilan prescrit et des antalgiques sans « particularité » prescrits.

En fait, ce rhumatologue, spécialiste, a fait exactement ce qu’un médecin généraliste aurait fait s’il avait été consulté. Rien de plus et sans doute même moins.

Tout cela pour ça?

 

Mise à jour du 19/07/2018

Docteurdu16, apporte son propre éclairage : c’est ici .

 

8 commentaires

  1. Merci pour ces réflexions. En tant que patient, ami de patient(e)s, je reste dubitatif, quel que soit le chemin proposé entre généralistes et spécialistes. Je vais citer un cas très particulier, mais j’ai eu pas mal d’échos similaires.
    Je me rappelle les consultations de ma compagne il y a une 20aine d’années, que je finissais par accompagner pour affirmer aux médecins généralistes (2, car période de remplacement) que non, elle ne fabulait pas sur ses douleurs intenses, et que oui, elle était réellement tombée au sol en pleurant de douleur. La parole féminine était comment dire .. écoutée sans plus. Indépendamment de sa personnalité(elle est très .. cortiquée pour utiliser un vocabulaire hospitalier), mais non, c’était une femme qui se plaignait. Elle avait aussi eu l’audace de supposer que peut être ça venait de problèmes de semelles, que n’avait elle pas dit là ! Le médecin était réellement sidéré qu’elle ait émis une hypothèse. De médicaments en autres médicaments pour voir si ça marchait, et je ne sais plus quoi, elle est partie voir un autre médecin généraliste. Qui lui a supposé un problème nerveux (blocages de certaines parties du corps liés à ces douleurs. Parfois blocage et douleurs vives au genou pendant des descentes en montagne, et médecin qui demande le + sérieusement du monde s’il n’y a pas des randos avec juste des montées). Envoyée par lui chez une spécialiste neuro. Qui avait des problèmes de santé et était très nerveuse, et pressée d’écourter la séance. Qui ni une ni deux a fait une confiance aveugle au généraliste et a prescrit une ponction lombaire. Heureusement, nous sentions bien que tout ce qui était décrit ne correspondait pas du tout aux douleurs ressenties. Je résume beaucoup, car tout était de ce tonneau, mais elle a fini au bout de longs mois par avoir des semelles adaptées (les premières ne l’étaient pas du tout, et empiraient la douleur), et toutes ces douleurs intenses qui partaient des pieds au sommet du crâne ont disparu, avec une phase de transition bien aidée par une kiné-ostéo (ostéo, autre mot qui faisait bondir les généralistes sur leur chaise, tandis qu’eux ne proposaient que des médicaments pour voir l’effet que ça ferait). A un moment elle avait le décompte de tout ce que ça avait coûté à la sécu (consults, radios, médicaments, ..), c’était de l »ordre de 3200 euros. Sans compter les problèmes d’estomac générés par certains de ces médocs. Et l’immense temps perdu. Depuis toutes ces années, les semelles ont permis de résoudre ces problèmes (et d’autres qu’elles ne liait pas du tout à ça, surtout des problèmes ponctuels d’accommodement de la vue).
    Je sais bien que vous ici, et d’autres, vous battez pour une médecine générale de qualité, qui joue pleinement son rôle, sur des bases scientifiques, mais à ce stade, je ne suis pas toujours choqué qu’un patient préfère voir un spécialiste, ça peut aussi éviter des impasses.
    Et à l’inverse, des spécialistes refusent de jouer au généraliste, mais pour le patient, c’est étonnant, voire dangereux : quand je suis sorti, dans un drôle d’état et fébrile; d’un cabinet de diabétologue, et que je reviens lui dire qq sem après qu’en fait ça avait été une infection urinaire, qui m’a valu une hospitalisation, lui me dit très sereinement qq chose du genre « oh oui ça en avait bien l’air » mais bon il laissait ça au généraliste, avec l’aggravation qu’il y avait eu entre temps.

    Bref, je comprends votre position, et celle des médecins qui commentent dans le même sens, mais là, je suis depuis plus que dubitatif sur son efficacité réelle. Même si je n’en ai pas de meilleure à proposer.

    • Tout d’abord merci pour ce témoignage qui montre la difficulté d’exercice de la médecine.

      Je comprends parfaitement que vous soyez dubitatif.
      Mon billet ne voulait pas montrer la supériorité du médecin généraliste sur le spécialiste mais montrer qu’en évitant de consulter un généraliste, alors qu’il a tout sa place dans le système, cela peut poser des problèmes.

      Vous abordez l’arrogance médicale qui fait que la parole du patient n’est pas entendue et encore moins retenue.
      Cette arrogance se retrouve dans toutes les spécialités médicales, il n’y en a aucune qui peu affirmer qu’elle en est exempte et surtout pas la médecine générale.
      Le médecin concidère qu’il « sait ». Et quand les doléances exprimées ne rentrent dans « une des cases médicales connues », le médecin « qui sait », remet donc en cause ce qu’il entend allant même parfois jusqu’à le nier.
      Le manque d’humilité du médecin vient, à mon sens, de ses études où l’on lui enseigne qu’il est tout puissant et donc grâce à la médecine actuelle, il peut tout.
      Son déssaroit est donc total quand il se trouve en face d’un patient qui remet en cause sa toute puissance par le simple fait des symptomes qu’il exprime.
      Il prend donc un position de déni, face à ce que lui raconte le patient, face à ce que vit le patient.
      Il y a plein de témoignages en ce sens.

      Un autre problème est l’attitude des médecins face aux médecines « alternatives ».
      Aujourd’hui le débat fait rage dans le milieu médical, en particulier sur le déremboursement de l’homéopathie.
      Le médecin, du moins, un nombre important, ne supporte pas de n’être pas les seul soignant « autorisé ».
      Il ne supporte pas toutes les techniques autres que celles apprises à la faculté de médecine.
      Il considère que seule la médecine apprise à la faculté et adossée à des « preuves » scientifiques a le droit de citer.
      C’est l’arrogance dont je parle.

      Personnellement en tant que médecin, je sais le peu de preuves ( ou pas de preuves du tout) de techniques comme l’ostéopathie.
      Mais malgré tout, je ne peux que constater que nombres de patients se disent soulagés après avoir consulté en médecine « alternative ».
      Je suis donc pragmatique : vous êtes soulagé, je ne peux que m’en réjouir.
      Avoir une attitude bienveillante, non arrogante est sans doute une attitude médicale non majoritaire.
      Mais, fort heureusement, il existe un nombre non négligeable de médecins bienveillants, et c’est heureux.
      Ce qui l’est moins c’est qu’ils ne sont pas majoritaires, du moins c’est mon sentimet.

  2. Un système médical qui conduit à de telles absurdités est simplement parvenu au bout de ses possibilités d’évolution. Il est donc au bord de l’explosion. Des ruines en surgira un autre.
    Se taper sur la figure entre catégories de médecins est une connerie.
    Chercher ce qui ne va pas dans la conception que nous avons de la médecine depuis plusieurs siècles en analysant lucidement comment la course au morcellement sans fin de la connaissance médicale finit par tourner le dos à la réalité. Quelques rares vieux fous – dont j’ai l’honneur de faire partie – osent évoquer la piste de la systémique médicale. Cela fournirait une assise solide à la médecine générale. Jusqu’à ce jour, tout le monde s’en fout…

    PS : il y a des dizaines d’années déjà, le jeu de ping pong entre les spécialistes était une pratique courante. Copinage lucratif, certes. Mais aussi copié-collé de ce qui se fait à l’hôpital de façon pavlovienne. Le mal est profond.

  3. 🙂

    En cuisine ne savoir faire qu’un seul plat ne nourrit point!

    Les généralistes en savent bien plus que certains spécialistes, vu le vaste panel de patientèle.

    Connaissez vous la blague de l’ami avec un un grand A?

    Trois heures du mat …….

    Allo?

    – Salut, il m’arrive un truc de fou!

    Ah bon? Dis moi?

    – J’ai tué quelqu’un!

    Bouge pas, j’ramène la pelle!

    😉 😉

  4. Une patiente dont le médecin traitant désigné est un psychiatre me consulte pour une Angine. je lui demande si elle un courrier de son médecin traitant. Elle me dit que non, Je l’envoie voir son médecin traitant,et elle revient avec le courrier. Je lui fait le strepto test (positif ce jour là….) et fait un beau courrier au médecin traitant. La consultation est facturée APC (avis ponctuel Consultant à la demande du médecin traitant).
    48h après, cette patiente était dans mon cabinet avec un formulaire pour que je devienne son médecin traitant….. Je suis médecin généraliste. Je pense qu’il faut porter haut notre spécialité….

    • Je pense aussi que notre spécialité n’est pas à la hauteur où elle devrait se trouver.
      Mais force est de constater que cela tient à une lente dégradation qui atteint aujourd’hui sa « conclusion ».
      La médecine générale est morte.
      30 ans de « coups de boutoir » des autorités et de nombre de ses détracteurs en sont la conséquence.
      Les déserts médicaux dont tout le monde parle mais dont personne ne donne la raison profonde : la dévalorisation de la médecine générale.
      D’ailleurs, personne ne s’attache à la revaloriser et ce n’est pas une année de plus de formation à la faculté qui changera les choses.
      La médecine générale n’est plus ressentie comme de la médecine par la société.
      Le médecin généraliste est devenu le médecin par défaut.
      Cet exemple que je relate montre à quel point il n’existe plus car n’est plus ressenti comme un médecin à qui l’on a recours.
      Il est impossible aujourd’hui de faire marche arrière à moins de révolutionner le fonctionnement du système.
      Chacun sait par exemple que les urgences hospitalières reçoivent 60 à 70% de pathologies du ressort de la médecine générale.
      Quelle spécialité reçoit des patients qui ne sont pas de son ressort?
      Aucune car elles sont toutes spécialisées, croyant même pour la plupart qu’elles sont apte à exercer la spécialité de médecine générale qui n’est en réalité pas une spécialité car justement générale.
      Notre société va vers toujours plus de spécialisation.
      Pourquoi alors adresser un patient à un généraliste quand il y a un spécialiste qui fera mieux ( c’est la perception, pas la réalité)
      C’est l’évolution de notre société qui veut cela.
      Notre disparition est donc actée.
      Être fier de notre métier est une chose, qu’il soit reconnu par la société en est une autre qui ne dépend pas de nous ou pour si peu.

  5. merci, vous résumez selon moi le grand nœud actuel de notre système et qui le conduira automatiquement à sa perte.

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