Suite et fin

Prendre systématiquement le parti du plus faible est une règle qui permet pratiquement de ne jamais rien regretter. Encore faut-il ne pas se tromper dans le diagnostic permettant de savoir qui est le plus faible.

Et tout cela n’est valable que si vraiment vous ne pouvez pas vous faire plaisir autrement. Si, en d’autres termes, vous êtes foncièrement masochiste. Sans quoi, la fuite est encore préférable et tout aussi efficace, à condition qu’elle soit dans l’imaginaire. Aucun passeport n’est exigé.

Avant la quantité d’énergie absorbée et libérée par une structure vivante et le mode de distribution de la plus-value, ce qu’il est important de connaître c’est la forme, la fonction, le rôle de cette structure vivante. C’est la connaissance de cette information qui est fondamentale à acquérir, c’est la conscience d’être dans un ensemble, la participation à la finalité de cet ensemble par l’action individuelle, la possibilité pour un individu d’influencer la trajectoire du monde.

Mais aujourd’hui où le temps social s’est accéléré d’une façon considérable, nous construisons avec le temps de la matière grâce à une anticipation qui relève d’un temps individuel, pour une société qui change à toute allure, plus vite que les individus qui la composent.

Nos désirs du futur ne sont que la pâle image poétisée de notre connaissance du présent.

Mais cela veut dire aussi que toute action fondée sur l’utopie a plus de chance de se révéler efficace que la reproduction balistique des comportements anciens.

La poursuite d’un but qui n’est jamais le même et qui n’est jamais atteint est sans doute le seul remède à l’habituation, à l’indifférence et à la satiété. C’est le propre de la condition humaine et c’est l’éloge de la fuite, non en arrière mais en avant, que je suis en train de faire. C’est l’éloge de l’imaginaire, d’un imaginaire jamais actualisé et jamais satisfaisant. C’est la Révolution permanente, mais sans but objectif, ayant compris des mécanismes et sachant utiliser des moyens sans cesse perfectionnés et plus efficaces. Sachant utiliser des lois structurales sans jamais accepter une structure fermée, un but à atteindre .

Je ne referais rien puisque ce ne serait plus moi qui ferais, mais un autre, façonné par un autre milieu. Si c’était à refaire en repartant de l’enfance avec l’acquis et l’expérience de mon âge? Est-ce plus imaginable?

Si c’était à refaire? Cela sous-entend que nous pourrions faire autre chose que ce que nous avons fait. Qu’il nous reste une possibilité de choix.

Nous n’avons jamais le choix. Nous agissons toujours sous la pression de la nécessité, mais celle-ci sait bien se cacher. Elle se cache dans l’ombre de notre ignorance. Notre ignorance de l’inconscient qui nous guide, celle de nos pulsions et de notre apprentissage social.

Nous savons que nous ne pouvons imaginer qu’à partir du matériel mémorisé, de l’expérience acquise. Nous ne pouvons imaginer rien d’autre que ce que nous savons déjà. La structure neuve est faite d’éléments anciens, mais elle nous permet la découverte d’éléments nouveaux que nous ne connaissions pas, et dans l’ignorance de ces éléments nous ne pouvons imaginer qu’à courte distance, à portée de la main.

Il ignorait systématiquement une des règles fondamentales de la combinatoire linguistique : la prise en charge de l’inconscient.

Ce n’est pas l’Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l’évolution. C’est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance.

Il n’y a pas de société idéale, parce qu’il n’y a pas d’hommes idéaux ou de femmes idéales pour la faire. Si une femme croit trouver dans un homme l’homme idéal, on peut dire qu’elle manque à la fois d’expérience et d’imagination, celle-ci dépendant d’ailleurs de celle-là. Pour une femme, l’homme idéal, pour un homme, la femme idéale, ne peuvent être par définition qu’une construction imaginaire, limitée à leurs connaissances, enfermée dans leur « culture ». Plus celles-ci s’accroissent, plus l’homme idéal ou la femme idéale deviennent difficiles à rencontrer.

La fleur de désir ne peut être cultivée que sur l’humus de l’inconscient, qui s’enrichit chaque jour des restes fécondants des amours mortes et de celles, imaginées, qui ne naîtront jamais.

L’Homme ne peut, par la méthode scientifique, décoder le message véhiculé par les processus vivants et par lui-même, si tant est qu’un message existe. Il peut, par un dur travail, en analyser la syntaxe, mais il ne peut en comprendre la sémantique, ni même s’assurer du fait que cet ensemble ordonné a un sens, c’est-à-dire qu’il existe une conscience émettrice à son origine, un message qui prendrait les processus vivants comme véhicule et une conscience réceptrice capable d’utiliser l’information transmise. La seule certitude à ce sujet est du domaine de la foi.

Je serais tenté de dire que l’Angoisse fut à l’origine de la Foi.

Nous avons déjà eu l’occasion de dire que pour nous l’angoisse naissait de l’impossibilité d’agir. Une des causes fondamentales de cette impossibilité d’agir est sans doute le déficit informationnel, l’ignorance des conséquences d’une action en réponse à un événement nouveau ou incompréhensible dans le langage de la causalité linéaire avec lequel l’Homme a grandi. La Foi fournit un règlement de manœuvre, une notice explicative, un mode d’emploi. Elle est donc capable de guérir l’angoisse. Mais elle est aussi susceptible d’en faire naître une autre, si elle s’accompagne d’une notion de punition au cas où le règlement de manœuvre n’aurait pas été observé. Elle fait naître l’angoisse du Péché, puni non ici-bas mais dans l’autre monde. La Foi se transforme donc rapidement en religion qui s’inscrit sur des tables de la Loi. Les dogmes sont aussi appréciés que l’angoisse est fréquente.

Un tel mythe ne peut être qu’entretenu par les dominants qui y trouvent leur compte, puisqu’il tempère la révolte des dominés. D’où la collusion, l’entraide fréquente entre hiérarchie religieuse et hiérarchie politique, chacune demandant à l’autre de l’aider à conserver sa structure.

Le tragique de la destinée humaine ne vient-il pas de ce que l’Homme comprend qu’il en connaît assez pour savoir qu’il ne connaît rien de sa destinée, et qu’il n’en connaîtra jamais suffisamment pour savoir s’il y a autre chose à connaître.

Ils ( les Hommes) étaient condamnés à vivre dans le conscient, le langage conscient, le langage logique, sans savoir que celui-ci était supporté par les structures anciennes qui l’avaient précédé.

Mais l’angoisse était née de l’impossibilité d’agir. Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faite de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Ici se terminent les citations de l’ouvrage de Henri LABORIT : « Éloge de la fuite »

Je vous conseille vivement de le lire intégralement. Ces quelques citations sont celles qui a la lecture de ce livre m’ont marquées. Je suis sûr qu’en le relisant j’en noterai d’autres.

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