Dans mon précédent billet, ASK a écrit en commentaire, ceci  :

« Les choses étaient-elles différentes lorsque tu as débuté ta carrière ? Est-ce le contexte qui s’est empiré ou toi le docteur qui le supporte moins ? »

Dans ce billet, je vais lui répondre, car son commentaire m’a interpellé et fait réfléchir.

J’ai commencé à exercer en 1984.

Sortant de la faculté de médecine, la « vérité » de la médecine était exprimée par les professeurs agrégés qui nous faisaient cours. La « science médicale » et aussi l’évolution de cette science étaient publiés dans des revues papiers que l’on pouvait trouver pour les plus réputées à la bibliothèque de la faculté. Nous pouvions aussi nous abonner à des revues mensuelles françaises comme la Revue du Praticien ou le Concours Médical pour ne citer que les plus « célèbres » pour un médecin généraliste. Il y avait aussi le Quotidien du médecin ou le Généraliste. Tout cela en version exclusivement papier, internet n’existant pas pour tout un chacun. Il avait aussi le début de la revue Prescrire.

Tout cela pour dire, qu’il ne serait venu à l’idée de personne de mettre en cause l’enseignement d’un professeur et encore moins de contester la moindre de ses affirmations. Nous étions donc dans la soumission totale à l’autorité de nos professeurs qui nous disaient la « vérité » de la médecine. Nous étions d’autant plus soumis, que nous lisions au mieux la presse médicale française et aller consulter des ouvrages ou des revues à la bibliothèque n’était plus possible ou très difficile, une fois quittée la faculté et entré dans « la vie active ».

Ainsi, outre ces lectures rarement faites, notre information sur l’actualité médicale se faisait par l’intermédiaire des visiteurs de l’industrie pharmaceutique qui se déplaçaient dans nos lieux d’exercice. Cette « formation continue » était complétée par les soirées à thèmes organisées par ces même visiteurs, où un de ces professeurs hospitaliers venait à l’issu d’un repas dans un bon restaurant, nous délivrer « la bonne parole » des « progrès » et de la « nouveauté » en pratique médicale.

Ce temps qui remonte à une trentaine d’année peut sembler proche et lointain à la fois. A titre anecdotique, je n’ai jamais reçu le moindre enseignement durant mes études sur le SIDA car on venait juste de « découvrir » cette maladie en 1982 et j’ai passé ma thèse en 1984. J’ai donc tout appris de cette maladie dans les revues et les éventuels enseignements post universitaires.

Tout cela pour situer qu’il y avait une médecine avant l’usage d’internet, mais que ce moyen de communication a révolutionné mes connaissances et ma pratique. Donc oui, les choses étaient différentes quand j’ai débuté ma carrière.

Internet a révolutionné l’accès aux connaissances.

En effet, aujourd’hui, à la différence des année 1990, où j’ai commencé à exercer, l’information médicale est disponible en temps réel, directement de chez soi. Elle est disponible pour les médecins mais aussi pour les patients s’ils le souhaitent. C’est une révolution. Avant les médecins détenaient la connaissance, de façon exclusive, aujourd’hui elle est partagée. Cela change tout.

Or, j’ai l’impression qu’un certain nombre de mes confrères, sans doute les plus anciens, sont toujours restés à l’exercice de 1990 : soumission à l’autorité des « grands professeurs », repas de « formation » sponsorisés par les laboratoires, congrès dans différentes parties du monde pour un petit nombre.

Si tout cela était sans doute utile, à l’époque, aujourd’hui avec l’accès internet et la masse de connaissances disponibles, ces méthodes d’un ancien temps sont devenues complètement obsolètes. Alors pourquoi perdurent-elles? Pourquoi beaucoup de médecins sont-ils encore attachés à ce mode de connaissances ancien ? Par peur de ce « nouveau monde » ? Par confort ? Pour d’autres raisons ? Chacun peut avoir son opinion sur les raisons d’un tel « archaïsme ».

Le contexte a-t-il empiré ?

Je pense que oui.

L’industrie pharmaceutique des années 2016, n’a plus rien à voir avec celle de 1990. Ce sont devenues des industries mondiales avec des capacités financières sans commune mesure avec celles de 1990. Elles sont aujourd’hui plus riches que beaucoup d’états. Leur but n’est plus la santé, mais comme toute industrie, de croître et gagner toujours plus d’argent. Pour cela, les moyens qui sont les leurs pour « influencer » les médecins sont sans commune mesure avec ce qui se passait en 1990.

Le nombre de thérapeutiques disponibles a explosé. Ainsi , par exemple, la taille du dictionnaire français des médicaments : Le Vidal, n’a plus rien à voir avec celui de 1990. Or, depuis ces 20 dernières années, il n’y a eu aucun médicament « révolutionnaire » de mis sur le marché. La revue Prescrire s’en fait d’ailleurs l’écho, très régulièrement et cela en contradiction totale avec les messages qui sont véhiculés dans les médias.

Dernière question : Suis-je le docteur qui le supporte moins ?

C’est possible, mais je suis surtout un médecin dont la connaissance et l’information n’a plus rien à voir avec celui qu’il était en 1990.

Je n’ai plus besoin d’autorité médicale pour me dire ce que je dois faire, penser, prescrire. Je peux aujourd’hui me faire ma propre idée en toute indépendance, ce qui n’était pas le cas en 1990.

Or , je m’aperçois que je fais partie d’une minorité. Que bon nombre de mes confrères suivent toujours les avis d’autorité des KOL ( Key Opinion Leader) ou leaders d’opinions. Je crois que les choses changent avec la nouvelle génération et cela me fait plaisir. Mais le chemin est encore long.

Ainsi, aucune nos facultés de médecine n’a de charte vis à vis de ses rapports avec l’industrie pharmaceutique, comme c’est le cas de toutes celles des États Unis. On ne s’étonnera donc pas que dans nos facultés l’industrie pharmaceutiques soit quasiment « chez elle ».

Il est clair que je le supporte d’autant moins que « je sais ».

Dans une moindre mesure, les patients le savent aussi. C’est la raison pour laquelle, nous, médecins devons évoluer en appartenant pleinement à notre époque. Nous devons accepter que nous avons perdu le pouvoir de celui qui sait sans partage. Nous devons modifier notre façon d’exercer en acceptant d’être plus « participatif », plus « pédagogue » et aussi en faisant l’effort nécessaire pour être « à la page » de toute l’évolution médicale et en gardant notre esprit critique au lieu comme bien souvent de répéter sans recul ce qu’un leader d’opinions affirme « haut et fort » dans les médias.

Le « dernier pouvoir » que nous avons est celui de la prescription. En effet, la très grande majorité des médicaments, n’est disponible en France que sous prescription médicale. Mais n’abusons pas de ce pouvoir en multipliant les « lignes » sur l’ordonnance. Le véritable pouvoir médical est ailleurs. Il est dans l’accompagnement des patients dans la « jungle » des informations qu’ils peuvent trouver sur internet. Mais pour pouvoir exercer ce pouvoir, il faut soi même avoir fait l’effort de l’information personnelle et de l’indépendance d’esprit.

 

10 commentaires

  1. L’analyse est bonne. Ceux qui se considèrent comme les « propriétaires »de la médecine(PUPH) voient leur petit « spectacle » mis à mal par l’internet, les réseaux sociaux: les lignes se sont raccourcis. Maintenant l' »observance » » d’une majorité au discours rémunéré des KOL est sans doute à mettre en parallèle avec leur origine sociale ( L’être social détermine la conscience: So sprach K Le Mask).

  2. Bouillon-Coma Danièle

    Comme cela me fait plaisir de lire tout ça.
    Installée en 1987, je suis tout à fait d’accord avec l’analyse de l’évolution des pratiques médicales.
    Pour avoir, pendant une dizaine d’années, reçu des internes en tant que maître de stage, j’ai vu la difficulté à faire passer l’intérêt de l’indépendance des formations chez ces futurs médecins, jeunes pourtant ! mais déjà sous influence …

  3. Cher H et P,
    70 % des MG reçoivent la visite médicale et 70 % des IMG la recevront.
    L’indépendance est en marche !
    Tu as écrit : « Je n’ai plus besoin d’autorité médicale pour me dire ce que je dois faire, penser, prescrire. Je peux aujourd’hui me faire ma propre idée en toute indépendance, ce qui n’était pas le cas en 1990. »
    Eh bien je ne suis pas certain que cela me soit possible encore aujourd’hui et que je puisse souscrire à ta phrase.
    J’ai mes valeurs et mes préférences et je suis influencé par mon expérience interne qui n’est pas indépendante.
    Les individus libres, au sens rawlsien (théorie de la justice), je n’en connais pas. C’est une pure fiction. Quant aux autorités médicales…
    Pour te taquiner : tu es incapable de raisonner sur le cas irène frachon qui est ton « idole ». Elle vient récemment de comparer l’affaire Mediator à celle de la Dépakine : est-ce fondé ? Je ne le crois pas. L’écriras-tu ?
    Amitiés.

    • Cher Docteurdu16
      Comme toi, j’ai mes valeurs, mes préférences, mon expérience interne et mes croyances.
      Peut-on être indépendant. Dans l’absolu, non bien sûr.
      Cependant, je parle ici de l’indépendance par rapport aux « normes médicales » de toute sorte. Je ne le pouvais pas en 1990 car n’ayant pas accès à « l’information médicale » comme aujourd’hui. En 2016, les choses ont changé.

      J’ai bien noté que nous sommes d’avis complètement différent quand il s’agit d’ Irène Frachon.
      Je ne sais pas si c’est mon idole, mais oui, j’admire ce qu’elle a fait. Toi c’est le contraire, mais peut être es tu comme moi « incapable de raisonner » mais toi du fait d’une de tes amitiés ?

      Qu’est-ce que l’affaire du Médiator ? Des conséquences graves pour les effets secondaires du médicament.
      Qu’est-ce que l’affaire de la Dépakine ? Des conséquences graves pour les effets secondaires du médicament.
      N’y-a-t-il pas point de comparaison ?
      Je t’accorde bien volontiers qu’il y a une différence entre le Médiator et la Dépakine : le premier est un médicament inutile , le second est un médicament utile.
      Mais le problème n’est-il pas les effets secondaires des 2 médicaments ?

      Bien amicalement

      • Tous les médicaments ont des effets indésirables.
        Dans le cas de la dépakine, et au delà du fait que les patientes étaient ou non informées, mais c’est effectivement fondamental, on connaît le risque de malformations mais pourquoi interdire aux femmes épileptiques seulement équilibrées par dépakine de ne pas avoir d’enfants ?
        Ce qui me désole le plus dans l’attitude d’irène Frachon c’est qu’elle dédouane les prescripteurs comme s’ils étaient des zombies manipulés par l’industrie. C’est vrai mais pas tout à fait.
        Amitiés.

        • Ta phrase : « mais pourquoi interdire aux femmes épileptiques seulement équilibrées par dépakine de ne pas avoir d’enfants ? » Peux tu expliciter cette phrase car avec la double négation « interdire de ne pas avoir » j’ai un peu de mal à comprendre car cela peut se comprendre  » mais pourquoi autoriser d’avoir des enfants les femmes équilibrés par Dépakine ».
          Pour ce qui est d’Irène Frachon, je n’ai pas souvenir qu’elle ait dédouané les prescripteurs de Médiator mais tu as peut être raison. De toute façon, il me semble qu’elle a peut être voulu être pragmatique sachant qu’il est impossible de s’attaquer à la profession. Elle n’a peut être pas voulu en rajouter avec des ennuis avec le conseil de l’ordre pour non confraternité. Toi comme moi, savons comment le système ordinal fonctionne.

          Pour terminer, je pense que tu as compris que moi non plus je ne dédouane pas les médecins prescripteurs.
          De plus, tout continue comme avant, un certain nombre de médecins nient les effets secondaires des médicaments qu’ils prescrivent. J’en ai encore eu un témoignage hier.
          C’est clair que l’histoire de la Dépakine est différente de l’histoire du Médiator, aucune histoire n’est parfaitement identique.
          Mais combien de médecins sont attentifs aux effets secondaires des médicaments qu’ils prescrivent ?
          Combien explique à leurs patients la balance bénéfice/risque des traitements qu’ils prescrivent? Soit par pure ignorance ( mais j’ai du mal d’accepter cet argument) ou tout simplement par abus d’avis d’autorité ?
          Pour terminer, cette histoire de Dépakine est à mon sens symptomatique de ce travers médical.
          Et je suis aussi d’accord pour dire que dans l’affaire Médiator, il y a d’autres éléments problématiques ( délictuels ?) qui n’ont rien à voir avec l’histoire de la Dépakine.

          Bien amicalement

          • Je voulais dire : j’informe des femmes épileptiques équilibrées par depakine des risques importants de malformations foetales (je crois 15 %) et je les laisse choisir. Dois-je leur dire : ne faites pas d’enfants ?

          • Je suis d’accord avec toi, mais ta formulation avec une double négation était « obscure ».

  4. Excellente synthèse de l’évolution de la pratique de la médecine et il est vrai que pour de nombreuses personnes du monde médical, il est plus facile de se cantonner à ses certitudes (fortement influencées par les labos !) que se remettre constamment en question…
    Quant à l’évolution des laboratoires pharmaceutiques, il n’est pas besoin d’être un grand sorcier pour comprendre, au vu des nombreux scandales qui ont émergés des dernières décennies, pour comprendre que leur but premier n’est plus la santé des patients…

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