J’ai quitté il y a peu la médecine de soin. Au bout de plus de 30 ans d’exercice, divers et varié, je n’ai plus envie de soigner ou du moins de soigner dans les conditions actuelles d’exercice.

Je voudrais dans les quelques billets qui vont suivre, vous livrer l’état de mes réflexions. Ce sont mes réflexions, mon analyse, mon ressenti, ce n’est en aucun cas, « la vérité », la « réalité » et donc ce que j’écris est critiquable.

Dans un premier temps, je voudrai évoquer la problématique de la surprescription que le système incite à faire. L’idée de ce billet m’est venu de ce qu‘à écrit un confrère cardiologue, sur son blog et qu’il a intitulé « soupe de sorcière ».sans-fin-pour-faire-la-liste-34342688

Ce qu’il décrit n’est pas quelque chose d’exceptionnel.

Est-ce la norme pour autant ? On peut en douter mais mon expérience me fait dire que sans être la norme ce type d’ordonnance est très courante. Il serait intéressant de connaître l’avis de pharmaciens, qui eux, voient passer toutes les ordonnances des médecins. Pour ma part, j’ai eu connaissance de ce type d’ordonnance dans ma pratique ce qui me fait dire que cela est assez courant.

Je me souviens d’avoir lu, il y a quelques années, une étude qui étudiait les prescriptions des médecins à l’issue de la consultation et comparait la situation en France et aux Pays Bas.

On peut, je pense, considérer que le hollandais, est peu différent du français dans la mesure où ils sont tous les deux européens et peu éloignés géographiquement les uns des autres.

Il ressortait de cette étude que je cite de mémoire, que 93% des français ressortaient de la consultation médicale avec une prescription médicamenteuse alors que ce n’était le cas que de 62% des hollandais.

Peut-on affirmer que les hollandais sont moins bien soignés que les français car se voient moins prescrire de médicaments ? Les chiffres en tout cas, montrent qu’il n’en est rien et que même il semble que les Hollandais font mieux que nous.

Cependant ne l’oublions pas, la médecine française est considérée par ceux qui la font comme la meilleure au monde. Au vue de ces chiffres on peut en douter.

Donc, prescrire pour « tout et n’importe quoi » un traitement médicamenteux n’est pas la solution. Pourtant c’est ce qui se pratique en France comme le montre cette étude. Les raisons sont sans doute multiples, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que la proximité de l’industrie pharmaceutique avec le système médical français et cela dès les études de médecine, n’est pas étrangère à cela. Le médicament est considéré par beaucoup d’acteurs de santé mais aussi par beaucoup de patients comme LA SOLUTION à tout problème de santé.pills

Tout cela pour dire que quand vous n’adhérez pas comme médecin à ce « paradigme », et que vous essayez de modifier les choses, juste à votre niveau, vous vous heurtez au « système ».

Quand vous essayez de réduire la surprescription en supprimant des médicaments de l’ordonnance, vous vous heurtez aux médecins qui ont prescrits ces médicaments. Certains de ceux-ci vont jusqu’à vous menacer des pires sanctions si vous osez « toucher » à « leurs » prescriptions.05-angry_man

Je vous parle ici de circonstances vécues personnellement mais dont je sais que d’autres confrères ont aussi eu à faire face.

De plus, certains confrères s’ils ne vous menacent pas directement, en parlent de façon officieuses à des instances dont vous dépendez et vous en subissez personnellement les conséquences. Là aussi je parle de vécu.

Pourtant chacun sait combien tout médicament s’il apporte ou non un bénéfice, peut être responsable d’ effets secondaires parfois graves. C’est un problème préoccupant qui revient sur le devant de la scène médiatique de façon récurrente comme aujourd’hui avec « l’affaire de la dépakine » . Mais cette problématique dramatique, en permanence d’actualité, est le plus souvent rapidement oubliée par les médias. Une actualité chassant l’autre.medicaments-mort Par contre, ce problème de iatrogénie ( car c’est de cela que l’on parle ) ne semble pas « atteindre » les médecins qui prescrivent sans « état d’âme ». J’ai personnellement le sentiment que la grande majorité du « milieu médical » s’en fout, pourvu que le système continue à fonctionner. Qui plus est, si personnellement, en tant que médecin, vous essayez, à votre niveau, de faire changer les choses en dé-prescrivant ou en attirant l’attention de vos confrères sur certaines de leurs prescriptions, vous risquez de subir professionnellement des conséquences néfastes.

S’opposer au fonctionnement du système dans ce qu’il a de délétère, ne pas se fondre dans la norme, c’est s’exposer personnellement. Ce n’est pas spécifique au monde de la santé ( mais c’est dans ce monde que j’évolue) la problématique des lanceurs d’alerte est connue et à chaque fois, « ils ne font pas le poids » fasse à l’institution.

Ce combat que j’ai essayé de mener à mon « petit niveau » et dont j’ai payé un certain prix, est une des raisons pour laquelle j’ai choisi de ne plus soigner dans les conditions qui régissent l’exercice de la médecine en France.

Mais que faire dans une société dominée par le « rêve thérapeutique » comme l’écrivait Ivan ILLICH dans Némésis médicale  ?

 

 

9 commentaires

  1. Dommage que vous ayez quitter le circuit…On a besoin de medecin qui pense differemment parce que il y a beaucoup d’usagers qui ne s’y retrouvent pas
    ..personnellement on évolu. ..C’est vrai en tant que maman c’est vraiment important de pouvoir poser des questions…Et puis on évolue personnellement entre mon premier enfant et le dernier on n’a pas le même regard…On est moins dans l’attente d’une potion magique. ..Et si ordonnance il n’y pas tant mieux autant se dire que c’est une chance pour cela il faut avoir confiance. ..

  2. Salut,

    Les choses étaient-elles différentes lorsque tu as débuté ta carrière ? Est-ce le contexte qui s’est empiré ou toi le docteur qui le supporte moins ? Tu sais que malgré notre différence de génération, nos constats et réflexions se rejoignent, j’aurais pu écrire certains passages de ce billet. Quant aux écrits d’Anna Vega cités dans un comment précédent, je t’en conseille la lecture. Bon courage.

    • Cher Sylvain
      Ton commentaire, très pertinent m’a amené une réponse longue et argumentée qui avait plus la place dans un nouveau billet que dans ce fil de commentaires.
      Donc à lire dans mon le billet suivant.

  3. discussion riche et sympathique, soignés prospectifs et une fois retraités , protégeons nous, éloignons-nous soyons tranquilles. (je sui en retraite active en partie INPES CMG REGULATION contre 15, organisation séminaires Inégalités sociales santé, relation médecin patient, etc ..

  4. Je pense comme vous. Je quitte la médecine générale car on n’a plus la liberté de soigner en son âme et conscience, je n’ai plus la liberté de soigner  » comme je voudrais être soignée », c’est à dire avec très peu de médicaments et autres.
    Ma MSAP ( oui, car je suis une délinquante statistique) n’a été qu’un booster de ma décision. Bonne route!

    • on peut résister à la surprescription et l’écrire!
      cf Vade mécum de médecine générale par Christophe Beltz
      Luc Périno en parle dans sa biblio médicale
      Michaut das LEM 942
      Agibus dans webd no 80
      donnez moi vos adresses , je vous l’envoie
      CB

      • J’ai dépassé le stade de la résistance.
        Je ne résiste plus.
        Je suis « parti ailleurs » .
        Votre ouvrage est sûrement utile pour ceux qui continuent à résister en continuant à soigner.
        Eux, ils ont besoin d’aide.
        Personnellement, j’ai choisi de ne plus résister mais de « fuir ». Comme dirait le colibri, j’ai fait ma part et continue de le faire, mais ailleurs, différemment car quand on est hors norme, comme je le suis, il faut l’admettre et faire ce qu’il faut pour se préserver.

        En tout cas, merci de me lire et de commenter.

        • « J’ai quitté il y a peu la médecine de soin. Au bout de plus de 30 ans d’exercice, divers et varié, je n’ai plus envie de soigner ou du moins de soigner dans les conditions actuelles d’exercice. »
          on comprend le peu d’envie, mais les choses changent chez quelques uns d’entre nous qui servent de « moteur » aux autres (modestement) avec la culture de l’esprit critique (collège universitaire, groupes de pairs, sociétés SFTG SFMG MGFORM Collège de la médecin générale (CMG), INPES-INVES-sentinelles regroupés dans la nouvelle SPF santé prévention france) cf aussi 1-Position Paper Overdiagnosis and related medical excess (the norvegian college of general parctise), 2-Positivisme et dépendance : les usages socioculturels du médicament chez les médecins généralistes français [*] 3-Le partage des responsabilités en médecine Une approche socio-anthropologique des pratiques soignantes Rapport final Cuisine et dépendance : les usages socioculturels du médicament chez les médecins généralistes français Anne Vega, août 2011 4-Le partage des responsabilités en médecine Une approche socio-anthropologique des pratiques soignantes Rapport final Cuisine et dépendance : les usages socioculturels du médicament chez les médecins généralistes français par Anne Vega

    • Bonne route à vous

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *